Le 2 août, la France entre en guerre contre l'Allemagne. C'est le début de la mobilisation générale.

Le 327ème régiment d’infanterie, implanté à Valenciennes, suit le mouvement. Il fait partie de la 51 ème division de réserve commandée par le général Boutegourd. Dans le 327ème régiment , sept soldats, tous originaires du Nord, vont jouer un rôle important dans cette affaire :

  • Alfred Delsarte, trente ans, marié, travaille comme mineur. Il a une fille.
  • Gaston Dufour, trente ans, marié, a trois enfants. Il est tisseur. Avant de partir au front, il lancera à sa femme : « Je ne reviendrai plus ».
  • Désiré Hubert, vingt-neuf ans, vit avec sa mère, veuve, et ses quatre frères et sœurs. Il travaille comme chargeur de bas de haut fourneau à la mine. Un de ses supérieurs dira après sa mort :
    « Le soldat Hubert était un excellent soldat, il était très courageux et entraînait ses camarades par sa bonne humeur ».
  • François Waterlot est un mineur de 27 ans. Ses deux sœurs sont mortes très jeunes. Son père est décédé dans un accident à la mine. Sa femme meurt peu après de maladie. Son frère de vingt-quatre ans est tué dans une rixe. Waterlot est élevé par un oncle maternel. Marié en 1912, il part à la guerre le 4 août au matin. Sa femme accouche dans l’après-midi. Il ne verra jamais son enfant.
  • Gabriel Caffiaux est caporal, il a trente ans.
  • Palmyre Clément, trente ans, est marié.
  • Eugène Barbieux a vingt-neuf ans.

Dès le début de la guerre, les Allemands envahissent la Belgique. La cinquième armée, dont fait partie la 51ème division, progresse vers le Nord pour attaquer l’aile marchante allemande par l’Ouest. Les deux armées s’opposent à Charleroi le 21 août. C’est une dure défaite pour l’armée française. Les pertes sont importantes.

 

 Photo prise lors de la retraite après la bataille de Charleroi  

Dès l’issue de la bataille, le général Joffre décide que toute l’armée française doit battre en retraite. Cette retraite va durer une quinzaine de    jours. De Charleroi à Sézanne, les soldats vont parcourir environ cent-quatre vingt-dix kilomètres. Avec des étapes pouvant atteindre soixante-dix kilomètres. Ils marchent jour et nuit. L’arrière-garde est sans cesse harcelée par les Uhlans, l’avant-garde allemande. Les troupes parfois s’égarent. La chaleur est accablante. Les soldats supportent des fatigues qui dépassent la limite des forces humaines.

 

 

Photo prise lors de la retraite après la bataille de Charleroi.

Pendant ce temps-là, le général Boutegourd circule en automobile le long des colonnes harassées. Il n’a que l’injure à la bouche. Pour un geste, pour un rien, il brandit son revolver : « Marche ou je te brûle la cervelle ! ». Le soldat Flamand, qui n’a plus la force d’avancer, est exécuté en séance tenante par le général. Il ne sera jamais réhabilité.

Le 3 septembre, le 327eme arrive à Barbonne-Fayel. Epuisé.

Soldats allemands à la Godine juste avant l'Offensive du 6 septembre 1914Joffre décide de stopper la retraite et de reprendre l’offensive. Le 6 au matin, il déclare : « Une troupe qui ne peut plus avancer devra coûte que coûte garder le terrain conquis et se faire tuer sur place plutôt que de reculer ». 

Le 6 au soir, le 327ème se porte au Nord des Essarts-lès-Sézanne. Il se retrouve en deuxième ligne, derrière le 270ème. Les hommes creusent des trous de tirailleurs. Les Allemands sont à la lisière de la forêt du Gault.

 

 

 

Soldats allemands à la Godine juste avant l'Offensive du 6 septembre 1914

 

Bois et champs à gauche de la route entre les Essarts et Lachy

Bois et champs à gauche de la route entre les Essarts et Lachy. A l'extrême droite, endroit où les français étaient installés le 6 septembre au soir. A l'extrême gauche, étaient les lignes allemandes au niveau de la forêt du Gault.

 

A 23 heures 30, huit obus allemands de fusants de soixante-dix-sept tombent à cent mètres des lignes françaises. Ils provoquent la panique parmi le 270eme. C’est la confusion totale. Les deux régiments se mélangent. Les sous-officiers des deux corps cherchent à rallier leurs hommes par l’appel du numéro des compagnies.

 

Voici le récit des événements, raconté par François Waterlot :

« Vers 11 heures arrive une auto-canon allemande qui lance une dizaine d’obus et le 270ème qui était en avant de nous fout le camp et passe en débandade à côté de nous en criant « Sauve qui peut ». Nous nous réveillons en sursaut nous nous équipons à la hâte et l’on en fait autant. Il y en a qui se sauvèrent à droite d’autres à gauche. En me sauvant je me mélangeai avec le 270ème qui avait passé à notre droite et quand je vis mon erreur je commençait à chercher après le 327ème ».

 

Le général Boutegourd dort en arrière des lignes, dans le village des Essarts. Il est réveillé par le brouhaha. Entendant marcher et causer sur la route, il se lève et tombe sur les sept soldats du 327ème présentés en début d’article. Il les arrête et leur demande ce qu’ils font là. Ils tentent de lui expliquer leur situation. Il leur répond que le 327e était aux avant-postes, qu’ils ont fui et qu’ils vont être fusillés.

Waterlot :

« En cherchant de groupe en groupe j’ai eu la malchance de me foutre dans les mains du général de division avec six autres. Il nous demanda à quel régiment nous appartenions, nous lui dîmes que nous étions du 327eme. Il fit appeler un sergent du 3ème génie et nous dit de le suivre. »

Ils ont beau se défendre, le général ne veut rien entendre.

Waterlot :

« [Le sergent du génie] nous emmena dans une grange et nous dit de déposer nos armes dans un coin et de nous coucher sur la paille. Nous fîmes comme il nous dit et aussitôt que nous fûmes couchés il fit enlever nos fusils et fit placer une sentinelle à la porte. Nous nous demandions ce que cela voulait dire. Cinq minutes après arrive l’aumonier militaire qui nous dit de faire nos prières avec lui. Nous lui demandons pourquoi. Il nous dit qu’ayant appris qu’il se trouvait des soldats dans la grange il était venu pour leur donner la bénédiction et que cela il le faisait partout où il passait. Mais cela ne nous disait pas ce que l’on nous réservait. »

 Les soldats pleurent, protestent qu'ils n'ont pas fait plus que les autres, qu'ils ne veulent pas être tués par leurs camarades. Ils proposent de se faire tuer le lendemain par les « boches » si on veut les faire marcher en tête de leur régiment, même sans armes.  Pendant qu’ils sont dans la grange, quatre officiers, dont leur lieutenant-colonel et un capitaine d’état-major, tentent de plaider leur cause mais Boutegourd reste inflexible. Il veut un exemple pour raffermir la discipline.

A 4 heures 50, Boutegourd appelle son supérieur, le général du dixième corps d’armée, Defforges, pour se couvrir. Le destin des six hommes est définitivement scellé. 

 

Extrait du journal de marche du 379ème régiment d'infanterie, qui raconte l'éxécution sommaire

 

 

En passant par les Bordes, les soldats sont emmenés dans un champ entre Verdey et les Essarts-lès-Sézanne. Tout le régiment est déjà  rassemblé. Parmi les soldats qui vont tirer, il y a un ami de François Waterlot, c’est à lui que le soldat va confier toutes ses affaires juste avant l’exécution.

Ils ne cessent de clamer leur innocence, ils supplient. Il est 8 h 30, ce lundi 7 septembre au matin. 

 

 

 

 

 

 

 

 

Extrait du journal de marche du 379ème régiment d'infanterie, qui raconte l'éxécution sommaire.

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Voici le récit de François Waterlot à propos de l’exécution :

« Le lendemain matin nous partîmes encadrés par 8 hommes du génie baïonnette au canon et l’on nous conduisit au quartier général et un moment après arrivait le colonel du 327ème qui avait été appelé par le général. Ils s’expliquèrent ensemble pendant au moins un quart d’heure puis le général ordonna à notre colonel de nous emmener. C’était pour nous fusiller et c’était nous qui allions payer pour le 270ème. L’on nous emmena en face d’une meule l’on nous banda les yeux et l’on plaça une section environ 39 hommes à 12 m de nous. J’étais placé à droite et nous nous étions donné la main à l’un l’autre. A la 1ère décharge je me laissai tomber mais je n’avais rien, puis l’on fit retirer une fraction du peloton sur ceux qui bougeaient encore. Ensuite l’adjudant qui était là vint pour nous donner le coup de grâce en nous logeant une balle dans la cervelle. Il commença par la gauche et quand il eut tiré sur les 2 premiers il dit au capitaine qui commandait qu’il ne pouvait plus continuer que ça lui faisait trop de peine. Le capitaine lui dit de s’assurer si nous étions bien morts et en passant il nous fit bouger en nous pressant par les épaules, ce n’était pas le moment de bouger. Quand il eut passé d’un bout à l’autre il dit au capitaine que nous étions bien morts et le capitaine emmena le peloton. Nous étions encore à deux de vivant un de St Amand qui avait la jambe cassée et moi qui n’avait rien. Je restai encore là au moins 2 heures… ».

 

Des infirmiers remarquent que des soldats ne sont pas morts. Un officier veut leur donner le coup de grâce. Entendant ces mots, Waterlot se relève en disant : « Je ne suis pas blessé, je n’ai absolument rien, donnez-moi un fusil, je veux me battre car je ne suis pas un lâche et ensuite je me suis sauvé avec le 233ème et le lendemain je retrouvai le 327ème vers 11 h du matin. En arrivant j’ai cherché après le commandant de notre bataillon et je suis allé le trouver. Je lui racontai ce qui s’est passé et je lui dis que j’étais revenu me mettre à sa disposition et que je lui demandai à partir en première ligne. Il me dit qu’il allait référer mon cas au Colonel et qu’en attendant je pouvai rentrer à ma compagnie […] Le colonel me dit que j’étais grâcié […].».

François II retourne au combat. Dès le mois de janvier de 1915, il écrira des centaines de lettres à toute sa famille pour raconter son drame. C’est le principal témoignage qui nous permet de savoir ce qui s’est déroulé lors de ces deux jours. Il meurt le 10 juin 1915 dans une attaque dans le secteur d’Hébuterne, Pas-de-Calais, à une quinzaine de kilomètres de son village natal. Il y a deux autres survivants :

  • Gaston Dufour est blessé au genou. Il est emmené à l’hôpital de Sézanne. A partir de ce moment-là, il disparaît des radars. Il n’apparaît pas sur le registre de l’hôpital mais on est sûr qu’il y est parti. Il est soi-disant mort dans les combats de Corfélix le 9 septembre, mais cette notation a été faite pour que son nom apparaisse.
  •  Palmyre Clément est blessé au thorax. Il décède le 9 septembre dans le train qui le conduit à l’hopital mixte d’Orléans.

La réhabilitation sera compliquée parce qu’il n’y a pas eu de procès. Le code pénal ne permet pas la réhabilitation des fusillés sans jugement. La Ligue des Droits de l’Homme, qui oeuvrera avec un grand courage dans cette affaire, fait déposer et voter au parlement, en 1924, une loi permettant une procédure pour déclaration d’innocence des personnes exécutées sans jugement.

Après deux ans et demi d’instruction et de pressions diverses (politiciens de gauche, la Ligue des Droits de l’Homme, l’opinion publique et beaucoup de communes du Nord de la France), le 22 décembre 1926, la cour de Douai donne raison aux réhabilitationnistes. Elle alloue des dommages et intérêts aux familles. 

 

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Au procès, il y est dit que Boutegourd a agi au mépris des lois et même des impératifs militaires. Mais il ne sera pas poursuivi. Pour sa défense, Boutegourd répondra la plupart du temps aux questions du tribunal : « Je ne me souviens pas ». Et il insistera sur le fait qu’il avait l’aval de son supérieur. Le général Defforges est décédé de maladie en mars 1915.

Le général Boutegourd sera fait Grand chevalier de la légion d’honneur et moura dans son lit le 6 mars 1932 à l’âge de 74 ans. 7

Alfred Delsarte, Desire Hubert, Gabriel Caffiaux et Eugène Barbieux morts sur place, sont enterrés sur le lieu de l'éxécution. Ils y resteront jusqu'en 1921 où leurs corps seront deterrés et placés au cimetière de Fere Champenoise. Désiré Hubert étant le seul à avoir été identifé, il a une tombe à son nom alors que les trois autres soldats ont été mis dans la fosse commune.

Plaque commémorative de la commune de Moeurs-Verdey

Plaque commémorative de la commune de Moeurs-Verdey

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Nécropole de Fére Champenoise

 

Pour creuser le sujet, vous pouvez lire le livre d’Odette Hardy-Héméry, professeur d’université à Lille, originaire de Valenciennes elle-même, et qui a passé une bonne partie de sa vie à reconstituer toute l’affaire. Elle a connu la mère d’un des fusillés. « Fusillé vivant » d’Odette Hardy-Héméry, Témoins Gallimard, 2012. Ce livre est en prêt à la médiathèque de Sézanne.

 

Si vous voulez découvrir les lieux où s’est produit ce drame, vous pouvez contacter Jean-François Maillet. Il se fera un plaisir de vous emmener en ballade pour voir les lieux et découvrir l’histoire. A faire soit en voiture (1h30), soit en randonnée de 11 kilomètres (compter trois bonnes heures).

 

 

Permanence Mairie le Lundi de 17h à 19h - Contact 03.26.80.50.74

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